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Extrait de “la ronde carrée” – Danse-thérapie en milieu carcéral

Extrait de “la ronde carrée” – Danse-thérapie en milieu carcéral

Extrait de : La ronde carrée – Danse-thérapie en milieu carcéral – Ephtimia Dimitriou – 2007

Les noms des personnes ne correspondent pas à la réalité. Toutes associations seraient le fruit d’un pur hasard.

L’analogie entre la vie intra-utérine et l’espace d’art-thérapie s’est annoncée intuitivement  bien que tous les éléments me permettant de rapprocher ces deux espaces aient été déjà présents dès que j’ai commencé cette pratique.

Tout d’abord, la venue en art-thérapie d’un certain nombre de participants devant être libérés dans les neuf mois m’a amusée, la correspondance entre leur libération et une renaissance symbolique me parut alors presque comme une évidence!

Ensuite, c’est la répétition de cette donnée qui m’a interpellée. Que percevaient ces personnes dans ce que je proposais ? Que venaient-elles chercher auprès de moi ? Beaucoup d’éléments m’échappaient et il m’a été difficile d’admettre un tel rapprochement et surtout d’oser en parler, ce qui revenait à dévoiler ce dont j’étais témoin.

En effet, il me semble que le regard porté sur le processus de la vie intra-utérine peut-être qualifié de sacré, au sens alchimique du terme, dans la création d’un être humain. L’art-thérapie toucherait-elle cette notion-là ?

 

Sacré et création

Il est possible de remarquer que les détenus constatent quasiment de manière identique ce ressenti et me disent : ‘’Je me sens mieux depuis quelques temps mais je ne vois pas d’où ça vient, ça doit être l’art-thérapie, il n’y a que ça de nouveau pour moi’’.

Que s’est-il donc passé au niveau de leur corps et de leur tête pour arriver à de telles conclusions ? La colonne vertébrale et le bassin seraient bien les zones du corps sollicitées pour opérer ces premiers changements subtils.

C’est Annick de SOUZENELLE[1] qui, dans sa recherche sur la vibration entre la lettre hébraïque et le corps humain, écrit : “Dans le Vav, la lame, apparaît la colonne vertébrale formée des énergies du Père dans l’éternel engendrement du Fils.

Puis France SCHOTT-BILLMANN[2] qui évoque la danse comme incarnation de sa relation avec l’autre. Elle  dit : “L’homme, à la fois père et fils de lui-même, s’engendre dans ces noces entre le Je et l’Autre, dans le balancement de leur opposition.

Et Nathalie SCHULMANN qui exprime que la colonne vertébrale est l’axe central du corps autour duquel s’articulent trois sphères : la tête, la cage thoracique et le bassin car elle participe aux mouvements du corps, en est le trait d’union entre le haut et le bas et transmet les forces qui s’y exercent.

Effectivement pilier du corps humain, la colonne vertébrale est nantie de son sacrum, os formé de cinq vertèbres dites sacrées et situées dans la partie postérieure du bassin.

Odile ROUQUET[3] évoque aussi la sacro-iliaque comme étant la porte du bassin formée par le sacrum et les lignes innominées des ailes iliaques. Pour ouvrir cette porte, il est nécessaire de lâcher le sacrum, or, la tendance commune est de le tenir. En fait, c’est la pesanteur qui y pourvoie car c’est en laissant tomber le poids du corps sur le sol, que le bassin fait de la place au sacrum. La force de la pesanteur nous donne du poids et établit ainsi la verticale permettant à la colonne de s’ériger.

En danse-thérapie, ce travail se fait au cours des exercices d’échauffement, c’est un élément du cadre des séances. Je précise rarement ce qui se passe et propose cette approche en miroir, c’est à dire dans le mimétisme de ce que je montre, et que j’accompagne avec une respiration appropriée.

Aussi, le souffle, comme on l’a vu plus haut, nous permet de vivre et de nous réunir tous.

Annick de SOUZENELLE nous parle de cela en terme divin, dans la suite de son analyse sur le Tétragramme[4] ; elle écrit : “Dans les deux Hé, les deux tranchants, se déploient les poumons que prolongent les deux bras et les deux mains de l’Homme que l’Esprit emplit de son souffle de Vie. Le tétragramme devient ainsi la structure divine dans son essence trinitaire, et la structure trinitaire de l’Homme, son image… Image divine, l’homme l’est ontologiquement.

En danse-thérapie, la respiration mobilise aussi un lieu sacré’. Ioana MORANGE[5] le nomme “le Naos, lieu d’Amour universel, des noces mystiques, de l’Impersonnel, la partie la plus cachée en relation à l’éternité ”. Pourtant, il se situe juste sous votre index quand vous dites “c’est moi ” en tapant sur votre poitrine. Il serait peut-être question de la partie de soi en lien avec le monde, cette zone du corps qui fend l’espace quand on marche comme la proue du bateau fend l’eau quand il se déplace sur la mer.

C’est donc par le travail de la ceinture scapulaire et grâce à la respiration, que la porte du “Naos ” s’ouvre. Nathalie SCHULMANN insiste beaucoup sur cette partie de la colonne vertébrale qui est alors sollicitée mais qui reste trop peu exploitée. Il est aussi possible, ensuite, d’explorer cette respiration dans la marche, en musique, pour l’expérimenter.

De plus, nous savons que la danse correspond à quelque chose de primordial dans la nature humaine puisqu’on en trouve les traces en tout temps et en tous lieux, depuis la préhistoire et dès le paléolithique.

A l’origine elle fut le premier rituel sacré que l’homme a créé pour s’harmoniser avec les forces qui le dépassaient, puis, au fil du temps, ces rituels sont devenus des Danses Traditionnelles, expression de l’âme des peuples, permettant à chaque peuple sa propre manière de danser, toutes les danses parlant le même langage : celui des mythes, des archétypes et des symboles. C’est à travers cette parole du corps qu’elles n’ont jamais cessé de transmettre une sagesse immémoriale et un savoir universel. Ainsi, elles nous relient à nos lignées et développent en nous un sentiment d’appartenance à la Terre, au Cosmos et au Vivant.

Plus tard, les courants contemporains de danse sont arrivés, perpétuant cette alliance de l’homme avec la vie, dans une nouvelle relation au corps, à l’autre, à la nature, au Sacré, comme un petit pas de plus sur le chemin de la connaissance perdue et retrouvée.

Ainsi, il y a très longtemps, les Derviches tourneurs[6] qui sont des religieux musulmans, ont inventé une danse sacrée qui est un véritable tourbillon provoquant un état de transe propice à la communion avec Allâh. Ce véritable concert spirituel, sur fond de chant choral et de musique -tambour, vielle, flûte et cithare-, entraîne les Derviches tourneurs dans un mouvement d’élévation vers le ciel, pieds nus et mains jointes, tête baissée dans une attitude de renoncement. A un certain moment de la danse, ils laissent tomber le grand manteau noir avec lequel ils étaient revêtus, symbolisant la terre et son emprisonnement, pour jaillir, habillé de blanc, couleur de pureté et de libération, afin de se mettre à tourner de plus en plus vite jusqu’à atteindre l’extase. De leur main droite, paume tournée vers le ciel, ils recueillent la grâce d’Allâh qu’ils transmettent à la terre de leur main gauche, paume orientée vers le sol, perdant alors de leur identité pour s’élever dans une sorte de vertige corporel et spirituel.

En art-thérapie, les moments de danse qui nous plongent tous dans cette ultime sensation de grâce, sont des danses où l’art prend toute sa place et laisse le groupe, danseurs et spectateurs, dans un souffle suspendu, captivé par la qualité de présence des êtres qui dansent et l’intensité poétique qui se dégage d’une gestuelle esthétique[7] et intentionnelle, sans volonté absolue.

Effectivement, l’art-thérapie serait une manière de rendre les prisonniers “icônes de leur danse ”, contrepartie intense du côté sombre de la prison.

Laura SHELEEN évoque le corps comme icône de sens. Dans ses chorégraphies qu’elle met en lien avec les traditions ancestrales, les rituels, les cérémonies et représentations d’autrefois, et nos besoins actuels de ces actes, elle propose des structures spatiales qui permettent la représentation d’un champ psychique en métaphore au rapport que l’être peut avoir avec le cosmos et la nature, la société et la culture. Ces représentations, lieux et figures, sont iconiques, mandaliques, et soutiennent une appartenance avec ce qu’ils sont censés représenter. Par exemple, dans un de ses stages intitulé “lombre et la lumière ”, elle propose aux stagiaires de se projeter dans l’espace en concordance avec les cycles de la lumière et de l’ombre selon la trajectoire du soleil, ce qui implique une autre expérience de temps symboliques.

 L’exemple d’Ali illustre bien ces propos. Alors qu’il présentait au groupe sa danse bilan de son parcours en prison, l’attention du groupe a été retenue par l’intensité de son geste et par sa présence, comme captivée par ce qu’Ali donnait à voir, dans un silence qui laisse place à la beauté.

Ce jeune prisonnier de 21 ans qui s’était impliqué régulièrement en art-thérapie environ sept mois avant sa libération. A la dernière séance, je lui ai demandé de chercher et de mettre en scène une danse qui représente pour lui son parcours en danse-thérapie.

Il a repris à son compte des jeux de combat dansés au cours desquels il a sollicité tour à tour les autres participants alors spectateurs, un travail des mains initiant son mouvement et ses déplacements, et pour finir en attrapant quelque chose dans l’air avant de le mettre dans sa poche pour enfin se retourner face à la porte et s’immobiliser dans une posture finale très stable, le regard loin devant lui.

Je lui ai demandé ce qu’il avait attrapé ainsi puis mis dans sa poche, et il me répondit avec le sourire dans les yeux : “La  lumière ”.

Sa réponse était aussi belle que sa danse qui, mise en lien avec la prison, nous montre combien il est possible de magnifier ce passage difficile qu’est l’incarcération. Grâce à  cette lumière qu’il est allé chercher au fond de lui, lumière qui peut-être l’a éclairé pendant son cheminement d’ermite, tout comme Thésée, revenu du fond du labyrinthe avec celle-ci après avoir affronté le Minotaure, Ali continuera sa route, fort de son expérience pénitentiaire initiatrice.

Cette pratique s’approche de celle de Niek SWENNEN, danse-thérapeute, qui propose à partir de la sensation corporelle et de la mémoire de la sensation, une découverte expérientielle de la dimension poétique du corps, par la reproduction des fragments choisis dans la sensation corporelle d’une chorégraphie personnelle.

Tous ces éléments qui tournent autour de la notion de sacré expliquent la réticence qui était la mienne à évoquer ce domaine de création de l’être car il m’était difficile d’endosser une telle responsabilité et de reconnaître aussi de telles capacités.

Une autre anecdote peut encore être très signifiante.

Parabole

En effet, quand j’ai commencé le travail d’art-thérapie à Aiton dans le cadre de ma formation, le directeur du SPIP m’a demandé de lui remettre un projet qu’il ferait circuler. J’évoquais de façon très intuitive le corps comme émetteur-récepteur depuis la vie intra-utérine mais sans avoir vraiment approfondi mes données. Mon projet écrit, je lui donnais un nom.  Je l’associais à une création qui venait de naître, et je le baptisais “l’Atelier Parabole ”. Ce que j’occultais à l’époque, c’était la signification biblique de ce terme. Il n’avait pour moi que le sens de communication telle une parabole de télévision, faisant référence à celle qui trônait dans mon bureau de l’époque.

Cependant, ce terme biblique évoque bien pour moi un discours symbolique ou allégorique à  caractère moral que nous trouvons principalement dans l’évangile.

Ainsi, pour renchérir, j’avais trouvé un petit slogan que j’estimais sympathique, comme : “Le B-A-BA enlevé de Par[ab]ole, ouvre la porte de la parole ”, reprenant le contenu de mon dossier et le justifiant dans la mesure où j’allais travailler avec de dangereux individus. En effet, une personne violente n’est-elle pas un être dans l’impuissance de la parole ?

Annick de SOUZENELLE[9] cite le docteur TOMATIS concernant ses travaux sur La Nuit utérine : “ C’est pour tendre l’oreille que le corps se verticalise” dit-il, “et c’est pour devenir une oreille totale, sorte d’antenne à l’écoute du langage, que l’Homme se voit doté d’un système nerveux qui répond à la réalisation de cette fonction.”

Elle poursuit : “Dans la perspective que propose le docteur TOMATIS, le développement de l’enfant in utero puis sa croissance tout au long de sa vie obéissent à l’induction exigeante et secrète de sa fonction parolière qui amène l’Homme adulte – et c’est cela être adulte – à devenir dans la matrice cosmique cette grande oreille capable d’entendre la totalité de l’information pour la devenir, devenir Parole-Verbe.

Alors, les détenus qui participaient à l’atelier se mirent à se saluer dans les couloirs de la détention, se faisant un signe de main accompagné non pas de “salut ” mais de “parabole ”, ce qui m’amusait et m’intriguait aussi.

Ce n’est que lorsqu’une personne de mon entourage me rappela le sens biblique du mot parabole que je voulu le supprimer, ne me sentant pas prête à pouvoir porter le registre divin dans mon travail. J’ai donc oublié cette notion jusqu’à ce que, régulièrement, les participants me précisent qu’ils venaient en art-thérapie pour préparer leur sortie, dans les neuf mois.

Outre cette dimension sacrée retrouvée qui émane de l’espace d’art-thérapie, accompagnée de son souffle, d’autres éléments viennent aussi la renforcer.

  Le double sens de la vue

 La deuxième résistance pour parler de mon sujet concernait le domaine de la vue.

En effet, si je me tourne vers un échographiste dont l’obligation est de voir ce qui ne peut être vu de l’extérieur, cela parait clair.

Mais de quel œil regarde-t-il un fœtus ? Ne cherche-t-il pas à voir ce qui est inaccessible ou interdit de regarder ? Ne transgresse-t-il pas les mystères de la vie ?

Oui, il s’agit bien de cela. La nature est ainsi faite qu’effectivement, il n’est pas besoin de savoir-faire ni de connaître les phases de processus alchimique pour que l’ovule soit fécondé par un spermatozoïde, puis se transforme en embryon avant de devenir un  fœtus puis un bébé qui va naître. Il semble qu’en art-thérapie, il en soit de même.

Voir, n’est pas un acte anodin et chacun le sait, mais la vue peut devenir le sens le plus dangereux comme en témoignent de nombreux mythes et textes : dans la bible, la femme de Loth s’est retrouvée transformée en statue de pierre car elle a osé se retourner sur l’incendie qui détruisait Sodome et Gomorrhe ; l’histoire de Lady Godiva est également éloquente : cette jeune femme doit traverser, nue et à cheval,  les rues d’une petite ville en plein jour. Tous les habitants se cachent derrière leurs fenêtres fermées pour lui faciliter son devoir, sauf un qui épie derrière son volet et qui sera puni de cécité.

Michel SOULE[10] parle également de cela avec des propos non équivoques dans une étude anthropologique du fœtus. Il évoque aussi le mauvais œil, qui associerait au  geste de voir un pouvoir ou une forme d’action concrète. Il lui donne aussi son contraire, l’œil divin, qui lui, peut voir ce qui est inaccessible aux autres.

En prison, comme je l’ai évoqué précédemment, le regard de surveillance pèse en permanence : il cherche à surveiller, contrôler, épier, voir, surprendre, de façon intrusive et agressive. Pourtant, il peut aussi être salvateur comme dans cet exemple de Norredine[11], où le simple fait d’entendre le surveillant lever le cache de l’œilleton le ramena à la présence et le rassura.

 

La vue et l’ouïe ne sont-ils pas en effet deux sens qui réagissent intensément dans l’enfermement ?

En effet, le prisonnier, à défaut de voir, écoute les bruits dans les couloirs, les pas des surveillants, les tintements des clés, la musique des uns, les cris des autres, les sons dans la nuit… et il s’imagine, interprète, aura des confirmations plus tard.

Les yeux sont aussi des organes qui s’affaiblissent en prison à cause de l’impossibilité visuelle de passer les murs ou encore de ne voir que le ciel du fond de sa cellule ou de la cour de promenade.

De plus, par ennui, les personnes incarcérées ont souvent recours à la télévision ou aux consoles de jeux quand elles sont permises et pour finir, la pénombre des cellules, même en plein jour alors que le soleil brille au dehors, oblige à éclairer les néons. Le port de lunettes de vue sera accessible, mais demandera de la patience avant d’être satisfait dans sa demande : le système administratif du service médical étant long et laborieux.

Parallèlement, Jean-Marie DELASSUS[12], dans ses recherches sur la vie fœtale, parle des capacités du fœtus, qui dépassent celles d’un simple organisme, à acquérir par épigenèse une structure d’existence. La totalité vitale l’emportant sur la totalité organique, ce phénomène se traduirait par une vision intérieure. Il est fort probable que toutes les impressions sensorielles recueillies convergent vers lui qui ne voit rien dans le noir du ventre de sa mère.

De la même manière, la prison ne serait-elle pas propice, dans son temps d’arrêt, à obliger la personne à regarder au fond-elle pour modifier sa vision du monde ?

De la même manière, en art-thérapie, la vue, le regard et les yeux sont aussi des éléments essentiels.

Tout d’abord,  je cache à la demande des participants, le petit hublot de porte par lequel les autres pourraient observer ce qui se passe à l’intérieur car l’intime, bien que voilé s’y exprime et le regard extérieur serait alors intrusif.

Le regard joue aussi un rôle fondamental dans la pratique puisqu’il requiert d’une certaine assurance. Mon rôle est surtout de me placer en pare-agression de ceux qui auraient tendance à se moquer des autres. Certains se mettent à rire par le seul fait de respirer tous en groupe et disent alors, tels des enfants : ‘’C’est Pascal, de le voir me fait rire’’. Il arrive même qu’ils éclatent de rire tous ensemble. Pascal s’était justement appliqué à chercher une grande inspiration. Je ne censure pas le fou rire, je l’accueille au même titre que des larmes. Quand ils rient, je leur propose de faire des sauts pour évacuer ces émotions, alors que si l’un d’entre eux pleure, je ramène les prisonniers au respect de la souffrance de celui qui l’exprime et je les fais respirer très calmement pour cela.

Nous reprenons et si le rire revient, nous repartons dans les sauts encore plus grands jusqu’à ce qu’il soit possible de dépasser cette étape. Mais ne soyons pas dupes, le fou rire manifeste une gêne à ressentir.

D’autre part, bien qu’être regardé ne soit pas évident dans une pratique inconnue, la majeure partie de ces individus veulent se montrer sous une image valorisée d’eux-mêmes, dans une attitude très narcissique. La question de la place y est prédominante en relation avec la maison-des-hommes[13], les schémas dominant/dominé tentant de se rejouer bien évidemment ici aussi.

 

L’exemple qui va suivre montre bien l’importance du regard, et surtout son déplacement opéré lors de la séance, générant une intention nouvelle.

 Hamed

Ce jeune homme de 26 ans,  avec son profil d’un “Monsieur muscles” vient d’être jugé à neuf ans de prison pour trafic de stupéfiant, vol de voiture et violence. Il fréquente régulièrement la salle de musculation et depuis trois mois, vient à l’art-thérapie.

C’est la première séance pour ce nouveau groupe, où des personnes nouvelles intègrent l’atelier alors que d’autres ont déjà pratiqué. Hamed est dans ce cas, mais il se sent déstabilisé.

Il arrive en retard, prend son temps pour poser sa veste, se déchausser, poser ses lunettes de soleil, toise les autres qui sont assis au sol, leur serre toutefois la main avant de se placer près de moi en souriant, satisfait de son entrée théâtrale.

Je réponds à son sourire, en  miroir.

Je demande à chacun de se présenter. Hamed dira juste son prénom. Puis une couleur. Il dira “rouge ”. On se lève ensuite et je demande de se présenter cette fois-ci par un mouvement. C’est difficile pour certains, ils disent qu’ils ne savent pas quoi faire en haussant les épaules et décollant les bras du corps. Je reprends ce mouvement pour leur montrer que même dans l’hésitation, il y a déjà quelque chose. J’insiste sur la simplicité du geste à trouver. Par contre, je demande une grande attention pour la qualité de ce qu’ils donnent à voir, on ne se contentera pas d’un à peu près. Hamed, lui, fait une révérence majestueuse avec le même sourire évoqué plus haut, tout le groupe s’en amuse ainsi que lui-même.

Alors, toujours en cercle, nous procédons au travail d’alignement des trois sphères, la tête, la cage thoracique et le bassin, le poids du corps associé à des temps de respiration, puis, je leur propose de se déplacer dans la pièce. Je mets une musique gaie et entraînante, mais comme ils se déplacent sans se regarder, je demande aux participants de considérer les autres membres du groupe. Ils se regardent avec beaucoup de difficulté, comme gênés.

Je leur lance alors un foulard mis en boule. Celui qui l’envoie doit rappeler la couleur de la personne à qui il le transmet : le regard prend alors toute sa signification. Comme ils ont tendance à envoyer le foulard par ruse, par surprise, je leur propose d’imaginer que cet objet est précieux et qu’il ne doit plus tomber. Ils sont alors amenés à se regarder, et du coup, attentifs à ne pas faire tomber le foulard, ils ne sont plus sur le qui-vive mais dans une attention bienveillante. Les visages changent d’aspect, les regards aussi.

Je suggère ensuite que deux puis trois foulards circulent dans les mêmes conditions. Le jeu se complique encore un peu, mais la difficulté rajoute au piment et à la satisfaction générale. La mémoire fait défaut par moment, mais ils commencent à se dérider.

Après cela, je leur demande de revenir en cercle, de fermer les yeux et de prendre la place opposée à la leur, ce qu’ils font en s’amusant, mettant les mains en avant pour ne pas se bousculer. Je leur dis de répéter cela plusieurs fois en changeant les éléments, en reculant ou en passant par le centre avant de se déplacer d’un quart de cercle, ce qui les rend plus à l’aise.

Enfin, on reprend la première proposition qui consistait à se déplacer dans l’espace en se regardant, ce qu’ils arrivent à faire alors plus facilement. Je leur dis ensuite de faire un signe chaque fois qu’ils croisent une personne, puis la même chose mais avec son geste de présentation. Hamed, à ce moment-là décroche, se détourne et va à la barre dans un angle “faire ses muscles ”. Je vois qu’il coupe et comprends que quelque chose est trop difficile pour lui. Alors j’arrête l’exercice et je leur propose de revenir en cercle pour un travail en miroir. Ils vont suivre les mouvements que je vais leur suggérer et pour ce faire, je choisis une musique douce et des mouvements lents et doux également, enveloppants et contenants.

Hamed le fait avec beaucoup d’application et je demande alors à chacun d’être ce que j’appelle le chef d’orchestre. Tout le groupe va suivre les mouvements proposés par l’un d’eux, à tour de rôle.

Ceci a permis aux regards d’être très présents afin d’observer avec attention les mouvements à reproduire avec précision. Dans cet exercice, chacun est vu, regardé et regardant, tantôt responsable de ce qu’il propose au groupe, tantôt au service du mouvement proposé. Le registre dominant/dominé s’estompe. Chacun est reconnu dans sa gestuelle et reconnaît  les autres dans la leur.

Cet exemple montre effectivement l’importance du regard entre détenus et souligne la possibilité de le modifier progressivement lors des séances d’art-thérapie. Si en début de séance, les participants n’osaient pas ou ne voulaient pas se regarder, pris par le jeu, ils sont rentrés avec plaisir dans le cheminement, dépassant ainsi les inhibitions qui les enfermaient : le regard créant un lien d’une importance fondamentale.

 

Outre sa dimension de lien, le regard peut aussi être un contenant indubitable comme pour Nabil.

  • Nabil

Cet individu de 33 ans vient en art-thérapie pour se changer les idées, il est très sombre, ne parle pas, reste en retrait, ne se mélange pas au groupe, et pourtant il revient toujours d’une séance à l’autre.

Je ne saurai que bien plus tard que Nabil est incarcéré pour le meurtre d’un homme, la vue du sang l’ayant ramené à la réalité, et que sa femme l’a quitté pour un autre homme tentant d’éloigner de lui ses deux enfants en bas âge. Elle refuse aussi de les lui amener au parloir et souhaite faire supprimer son autorité parentale.

Comme il s’interdit tout ce que je propose, que ce soit le mouvement, le dessin ou la parole,  je lui souffle d’écrire juste trois mots sur une feuille, trois mots qui lui viennent comme ça, sans trop réfléchir.

Il écrit : liberté – famille – haine

Je lui demande de souligner deux mots de son choix et une fois cette consigne accomplie, je lui suggère de construire une phrase conjuguée avec le mot qui reste, en l’occurrence le mot famille. Il me regarde de son regard sombre, se lève et recule. Je reste assise, le regardant, puis il me tourne le dos en grommelant je ne sais pas quoi. Je me lève aussi lui soulignant que le mot famille activait apparemment chez lui quelque chose de difficile. Il me regarde alors avec une telle intensité de violence au fond des yeux que j’aurai pu m’effondrer si je n’avais pas fait appel à mon instinct de survie : j’ai soutenu son regard, contrebalancée entre le souhait de baisser les yeux pour le fuir et l’obligation de le contenir, pour moi et pour lui. Il me dit alors qu’il veut sortir pour fumer une cigarette. La porte étant ouverte, il part. A ma grande surprise, il revint une à deux minutes après cet incident, s’allongea et demanda une relaxation. Je répondis à sa demande.

Nabil poursuivra la pratique, accédant au registre corporel. Un an après cet évènement,  il est transféré et a pris la peine de venir me saluer avant son départ. A cette occasion, il en profite pour me rappeler l’évènement marquant et me dire que je suis une des rares personnes de l’établissement à “l’avoir aussi “, prisonniers confondus. Comme je ne comprends pas le sens de ses mots, je lui demande de quoi il me parle. Il me répond que  tous les autres baissent le regard quand il est dans sa grande colère alors que moi et un seul surveillant, ont pu le soutenir, manifestant ainsi pour Nabil, une force face à sa pulsion de meurtre : nous n’avions pas peur de lui.

 

Effectivement, le regard ne reçoit d’autrui que de l’indicible, juste un autre regard émettant et recevant un flux psychique qui contient toute la dynamique pulsionnelle.

Comme dans le cas de Nabil qui, animé par sa pulsion de meurtre, a été contenu psychiquement par le soutient de mon propre regard. Le travail thérapeutique n’a pu se poursuivre que grâce à cet élément-là. Cet homme s’est senti psychiquement contenu, lui permettant d’investir sa confiance dans cet espace et ce qu’il lui permettait.

Nous voyons donc combien le regard est primordial, dans sa fonction de contenant, et prend toute sa place dans l’accompagnement des individus habités et traversés par les instincts pulsionnels des plus primaires.

 

C’est ainsi que, de fil en aiguille, chaque individu osera l’exploration de cet espace d’art-thérapie en tentant d’affiner et d’épurer ses productions dansées qui contribuent ainsi à le construire en  ponctuant le temps de sa peine.

 

A ce stade de notre analyse, explorons donc maintenant cette notion “d’espace-temps ”  pour essayer de toucher au mieux le cœur de l’espace d’art-thérapie.

 

[1] A. de SOUZENELLE, Le symbolisme du corps humain : de l’arbre de vie au schéma corporel, Dangles, St-Jean-de-Braye, 1984, p. 32.

[2] F. SCHOTT-BILLMANN, Quand la danse guérit, Paris, 1994, quatrième de couverture.

[3] O. ROUQUET, Les pieds à la tête-La tête aux pieds, Recherche En Mouvement, Paris, 1991, p. 85.

[4] A. de SOUZENELLE, Ibid, p. 32 et 33. “L’Epée du Saint, béni soit-il, est formée du Tétragramme; le Yod en est le pommeau, le Vav la lame, les deux Hé les deux tranchants ”.

[5] I. MORANGE, Le sacré en mouvement, manuel de danse-thérapie, Diamantel, Auriol, 1999, p. 53.

[6] A. DESBORDES, Corps et âme, L’âme et le corps dans la religion, Editions Palette, Paris, 2005, p.52.

[7] Annexe 9 : Courrier et questionnaire de l’Université de Toulouse

[8] Ali est également cité en page 91, 93 et 124.

[9] A. de SOUZENELLE, Ibid, p. 351.

[10] M. SOULE, M-J. SOUBIEUX, “Regards du pédopsychiatre sur le foetus “, dans Anthropologie du foetus, Dunod, Paris, 2006, p. 143.

[11] Norredine : présenté p. 25, 91 et 93.

[12] J.M. DELASSUS: “Le foetus à l’origine de l’homme “, dans Anthropologie du foetus, Dunod, Paris, 2006, p. 77.

[13] Maison-des-hommes de GODELIER, cité p.47.

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